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Le cri de la salade

A la demande de mes ami(e)s, je me lance à partager quelques variations épistolaires.

Un homme seul - partie 18

Je suis veuve depuis tant d'années, que j'ai l'impression de n'avoir jamais été mariée. Il y a bien longtemps que le souvenir de mon époux s'est estompé. À l'époque pour surmonter le chagrin de sa disparition, j'avais fait le choix de me débarrasser de toutes les photos en ma possession. Je m'accrochais à son souvenir, je sombrais dans la dépression, je me culpabilisais de sa perte, non, plus rien ne devait me rester afin d'avancer de nouveau. Sa famille n'a pas compris que je coupe les ponts avec eux, mais c'était la seule solution pour reprendre ma vie en main.

Alors, j'ai fait le tour de la maison dans laquelle nous vivions heureux et j'ai méthodiquement enlevé toutes ses affaires. Ses vêtements ont été donnés à des œuvres caritatives, nos photos, je les ai brûlées pendant que mes yeux se brouillaient de larmes, asséchant mon cœur.

J'ai continué à vivre chez nous pendant un temps, mais chaque meuble, chaque pièce, chaque objet étaient encore emplis de son essence et je m'y cognais comme un aveugle aux coins de tables inconnues. Son image, son visage radieux, un souvenir d'un moment passé avec lui, un rire ou parfois un désaccord, tout revivait face à moi, tel un fantôme hantant les lieux. Donner ses affaires n'était donc pas suffisant, cette maison me restait comme une peine trop lourde à porter. J'ai fini par la vendre, avec tout le mobilier et les bibelots que nous avions choisis ensemble, tout ce qui restait de nous deux. Je ne me suis pas intéressée quant à savoir si les nouveaux propriétaires avaient conservé certains objets, cela ne me regardait pas, cette maison n'était plus à moi, elle disparaissait avec l'image de l'homme que j'avais tant aimé, celui pour lequel j'avais tout sacrifié au point d'en brader mon âme.

Le petit pécule récupéré de la vente m'a permis de rembourser le crédit et m'a laissé quelques subsides avec lesquels j'ai loué une maisonnette dans une campagne reculée, éloignée de toute civilisation. Là, j'ai tenté de me reconstruire, de l'oublier, lui qui avait été le centre de mon univers, ma raison de respirer.

Mais l'argent a commencé à me manquer alors que je n'étais pas totalement prête à réintégrer le monde, aussi j'ai subvenu à mes besoins grâce à de petits boulots, passant de femme de ménage à ouvrière agricole, d'aide-comptable à dog-sitter, je ne refusais rien et tout en gagnant quelque argent, je retrouvais le goût des choses. Somme toute, revoir des gens m'a aidé à finaliser ma guérison, la souffrance s'est atténuée jusqu'à disparaître, avec mes souvenirs. J'ai déménagé à plusieurs reprises, suivant les petits boulots ou les jobs saisonniers, restant parfois dans la précarité pendant plusieurs semaines. Je suis aussi partie à l'étranger au gré des demandes, me permettant ainsi d'améliorer mon anglais et ma connaissance du monde. Puis un jour, j'ai cessé ma course pour fuir mon passé, mes souvenirs m'avaient abandonnée. Je me suis installée pour démarrer une autre vie, dans une nouvelle ville, me faisant de nouveaux amis. C'est là que je suis née, pour la seconde fois.

Pendant toutes ces années, quelques hommes ont bien tenté de me courtiser et même plus, cherchant à franchir les barrières de protection que j'avais dressées, mais la mécanique en moi était brisée. Jusqu'au jour où je me suis laissée approcher par l'un d'entre eux, plus tenace. Un beau parleur qui voyait mille merveilles en moi et voulait me promettre ce que je ne lui demandais certainement pas. Malgré ma crainte et ma méfiance, j'ai baissé mes barricades pour lui laisser une chance d'approcher mon cœur. Sur mes gardes malgré tout, je l'ai regardé avancer tout heureux de l'atteinte de son objectif, me conquérir.

Il était commercial, sans cesse en déplacement, je ne le voyais qu'épisodiquement pour des nuits torrides et épuisantes. Je rattrapais le temps des années perdues en des joutes sexuelles effrénées. Mais ce fut une histoire brève qui s'est terminée encore plus vite qu'elle avait commencée. Je me suis rapidement retrouvée enceinte, non que je l'ai cherché, juste que dans nos ébats mouvementés, nous n'étions probablement pas assez prudents, alors qu'il ne souhaitait pas d'enfant avec moi. Il m'a même tout simplement avoué qu'il était déjà marié et père de 4 garçons. Sans honte, il m'a précisé qu'il aimait sa femme et qu'elle comprenait très bien son besoin d'aller voir ailleurs, elle-même ne pouvant répondre à son appétit sexuel. Son rôle de mère avait pris le pas sur le fait d'être femme.

J'ai alors entamé des démarches pour avorter, me rendant à la clinique dans les délais impartis, mais la rencontre avec une étudiante en puériculture m'a bouleversée aussi ai-je changé d'avis. C'est ainsi que j'ai fait connaissance de ma première sœur.

Après toutes ces années d'errance, je me trouvais dans l'obligation de m'assagir, de me fixer quelque part, j'avais un enfant en devenir, je me devais de prendre soin de ce petit être qui n'avait rien demandé.

Mon amie qui était déjà ma sœur est devenue ma mère en m'aidant à me trouver un logement et un travail fixe.

J'ai débuté comme simple employée, au bas de l'échelle, à faire le ménage dans les bureaux avant que le personnel ne commence sa journée ou lorsque tout le monde était déjà rentré chez soi. Puis j'ai rencontré le patron un matin alors qu'il arrivait très en avance pour la préparation d'une réunion d'importance. Il avait l'air préoccupé, inquiet. Il s'est dirigé vers son bureau d'un pas mécanique, la tête baissée puis il s'est assis, le regard perdu dans le lointain. Il semblait regarder par la fenêtre la vie qui s'apprêtait à renaître avec le jour, mais il faisait nuit noire, il lui était donc impossible de voir quoi que ce soit, derrière le vitrage.

Je me suis rendue à la machine à café pour lui prendre une boisson chaude, je savais qu'il aimait le chocolat chaud, mais pas n'importe lequel, le double chocolat avec une pointe de chantilly. J'ai préparé sa boisson et la lui ai apportée, puis sans aucun bruit, je l'ai déposée à l'angle de son bureau, alors qu'il me tournait le dos. L'odeur s'est élevée doucement, en volutes aériennes et torturées, puis s'est répandue autour de lui. Je le regardais discrètement derrière la vitre de son bureau, j'attendais le moment où il sentirait ce breuvage, espérant qu'il parvienne à sortir de sa torpeur suffisamment pour comprendre d'où cela venait. Et ça n'a pas manqué, doucement son fauteuil a tourné et il a trouvé l'origine de ce parfum gourmand. Son visage s'est éclairé d'un sourire enfantin, reflet d'un lointain passé, puis il a tendu la main pour attraper le gobelet qu'il a bu à toutes petites gorgées, les deux mains se réchauffant de la chaleur qui traversait le plastique du petit récipient. Enfin, il s'est levé, partant à la recherche de la personne qui lui avait fait ce présent. Il l'a bien entendu trouvée rapidement, j'étais seule dans les locaux ! Il m'a remerciée, me demandant comment je savais ce dont il avait besoin. Je lui ai dit que je trouvais parfois ces petits gobelets dans la poubelle de son bureau et que le plus souvent, cela coïncidait avec les jours de réunions avec les investisseurs ou les huiles de la société mère.

Il a souri puis il m'a questionné, mes ambitions, mes rêves, si faire le ménage dans ses locaux était la finalité de ma vie ou si j'aspirais à plus. Il s'est inquiété de savoir depuis combien de temps je travaillais ici et si cela m'intéressait de changer de poste au profit d'horaires qui me permettrait de dormir plus tard, tout en favorisant une petite augmentation de salaire. Bien entendu, j'attendais autre chose de ma vie que de faire le ménage éternellement. Je ne pouvais refuser une telle opportunité, surtout qu'avec la naissance de ma fille, mes besoins financiers avaient explosé. Alors, j'ai accepté sa proposition et au fil des mois, je lui ai démontré que j'avais de multiples compétences et que mon passé avait formé une adulte responsable et sérieuse, souhaitant progresser pour mon bénéfice et celui de mon employeur.

Aujourd'hui mon travail me plaît même si parfois les relations avec la hiérarchie sont un peu compliquées, mais je sais que si jamais cela devient trop pénible, je partirais à la recherche d'un autre poste. Je ne m'inquiète pas, j'ai déjà été démarchée à plusieurs reprises.

Mon ancien patron a pris sa retraite, remplacé successivement par trois autres, le poste est difficile, ils ont du mal à s'y accrocher, malgré leur envie. Ma vie se partage entre ma fille et mon travail pour lequel je fais de nombreux déplacements.

Et puis il y a mes amies, celles de la journée de la femme ! Elles font partie intégrante de ma vie, même si les kilomètres qui nous séparent nous éloignent parfois un peu. On se retrouve toujours, l'arrivée d'époux ou d'enfants n'a rien changé à cela.

Elles n'ont pas connaissance de mon passé douloureux et malgré toute l'amitié que j'ai pour elles, ce secret reste enfoui en moi et ne sera jamais partagé, comme s'il n'avait jamais été.

Voilà, c'est moi, avec quelques cheveux blancs de plus en plus nombreux, des rides au coin des yeux et autour de la bouche, les années qui s'affichent un peu trop sûrement, le temps fait son œuvre, j'en suis le reflet.

Je ne suis ni grande ni petite, ni grosse ni maigre, tout bonnement dans la moyenne. Je m'habille simplement le plus souvent, et je profite des petites ou des grandes occasions pour me vêtir de façon plus sophistiquée. Je prends soin de moi afin de ralentir les ravages du temps ou tout du moins, parvenir à un âge respectable sans être totalement décrépite !

J'adore les ballades dans la campagne, vestige de ma retraite forcée, mais je ne refuse pas des soirées folles en boîte de nuit ou des virées shoping avec ma fille ou mes amies. Je n'ai d'autres obligations que d'aider ma fille à vivre sa vie. Son père ? Je ne l'ai jamais revu, elle non plus, elle n'a pas souhaité faire sa connaissance.

Quelques hommes ont encore traversé ma vie, au fil des années, mais aucun qui ne m'a donné envie de le voir se réveiller à mes côtés, au petit matin. Mes amies ont bien cherché à me caser avec des relations à elles, des beaux-frères, des collègues, rien n'y a fait. Je n'ai plus eu d'autres étincelles depuis fort longtemps, oubliant même ce que cela faisait, lorsque le ventre se serre, lorsque l'émotion pointe le bout de son sentiment. Jusqu'à l'homme de Vendée, il est vrai. Mais cette histoire est morte avant même d'être née, puisque je n'ai vécu cela que pour une soirée. Je crois bien que cela ne m'aurait pas déplu de le voir se réveiller à mes côtés, le temps d'un petit matin.

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bertrand 16/03/2016 15:37

encore un tres beau recit merci ma belle

Magali 16/03/2016 21:51

merci de me lire, cela me fait chaud au cœur :)