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Le cri de la salade

A la demande de mes ami(e)s, je me lance à partager quelques variations épistolaires.

Un homme seul - partie 20

Le silence règne pour le moment. La détente est nôtre, tranquillement installées, la douce chaleur nous pousse à la torpeur. Notre hôtesse nous met un peu de musique, un artiste que je ne connais pas. Nous partons à Jérusalem, sur des notes trainantes, exotiques. Intriguée, je demande plus d'information sur ce que nous écoutons. En fait, il ne s'agit pas d'un artiste seul, mais d'un groupe qui répond au nom d'Orange Blossom et contrairement à ce que cette chanson nous fait croire, il est originaire de Nantes. D'après ce que je comprends, les membres de cette formation musicale ne sont pas fidèles et de nouveaux musiciens arrivent quand les anciens partent.

Notre amie nourrice s'étonne de cette nouvelle influence musicale chez la maîtresse de maison. Habituellement elle est dans des artistes plus classiques, nous ayant plutôt initiées aux grands titres de Vivaldi ou de Mozart. Tout d'un coup, la somnolence n'est plus de mise. Nous avons toutes remarqué un petit air mal à l'aise qui vient de poindre dans son attitude. Elle se replace sur son siège, semblant presque installée sur un coussin de belle-mère plutôt que dans son doux fauteuil.

Elle s'emporte un peu, affirmant qu'elle a bien le droit d'élargir ses horizons, sans qu'il faille que ce soit choquant. Certes, nous n'en doutons pas, pour autant, c'est très curieux et ne correspond pas à ce que nous avons l'habitude de voir chez elle.

On questionne gentiment, on laisse un peu le silence s'installer, on la regarde, en attente, tant et si bien qu'elle finit par se mettre à table, ce n'était pas si difficile, il semble qu'elle avait besoin de nous en parler. Consciemment ou non, en mettant ce nouveau genre musical à la portée de nos oreilles, elle a lancé le pavé dans la mare pour nous faire réagir.

Alors, elle nous explique, timidement, la tête baissée, comme une gamine prise en faute et qui s'attend à subir les foudres de ses parents.

Ces derniers temps, elle commençait à s'ennuyer, la routine ayant pris le pas sur la nouveauté. Son mari est très occupé, il la délaisse un peu, enfin un peu plus que d'habitude, même s'il l'aime toujours, elle n'en a aucun doute. Alors, elle s'est inscrite sur un site pour discuter avec des personnes seules. Elle a noué un contact avec un homme, en toute amitié. Dès le début elle lui a dit qu'elle était heureuse avec son époux aimant et attentif. Il a très bien compris, c'était clair pour lui aussi, ils étaient juste là pour faire connaissance, pour parler du monde et de ses folies, la politique et ses magouilles, le chômage et la misère, les gens jetés sur les routes pour échapper à la guerre dans leur pays. Oui, ce n'était pas des sujets très drôles et si on a du mal à s'imaginer une femme au foyer qui plus est, heureuse en ménage, se rendre sur un site pour discuter avec un autre homme, on a encore plus de mal à croire qu'elle y va pour y parler des problèmes du monde. Si, elle nous l'affirme, il n'y avait rien de malhonnête dans sa quête, elle voulait juste trouver un nouveau sens à sa vie. On l'écoute, mais il est vrai que la vie est ainsi faite, lorsque l'on rapproche un homme et une femme dans des dialogues pendant des heures, il y a de fortes probabilités que le but ultime de l'un des deux soit la réunion des corps plus que la réunion des esprits, pour une nuit ou plusieurs. Elle nous explique leurs longues conversations, leur sensibilité commune, les messages privés qu'ils se sont envoyés sur le site, puis sur leur adresse électronique personnelle avant d'en arriver aux SMS. Ces derniers ne permettaient pas un vrai dialogue aussi tout naturellement ils ont décidé de se téléphoner. Leurs discussions duraient tant que notre amie oubliait parfois ses autres obligations. Son mari l'a questionné quelques fois, pensant qu'elle n'allait pas bien, car elle n'était plus aussi investie dans sa maison et ses petits bricolages. Elle l'a rassuré, juste un petit peu de repos, et pas de recherche fructueuse dans les bric-à-brac qu'elle avait l'habitude de fréquenter. Il a accepté ses explications, il n'avait pas vraiment le temps de se poser des questions sur ce qui pouvait tracasser sa femme, en fait il ne voyait même pas qu'elle se tracassait pour quelque chose. Elle a bien essayé de lui parler des travers de la société qui la peinait de plus en plus, mais il y était confronté journellement aussi il n'avait guère envie d'en parler en quittant son travail. Alors, elle a continué de discuter avec cet inconnu et ils ont décidé de se rencontrer un après-midi, dans un café.

On se regarde, on regarde notre amie. Diverses impressions se lisent sur nos visages, de l'étonnement, bien entendu. La crainte de la voir souffrir ou faire souffrir son mari que l'on connait depuis si longtemps, c'est aussi notre ami même s'il ne participe pas à nos réunions de journée de la femme. Elle si sage, si bien rangée dans sa vie, comme sa maison, on ne s'attendait pas à ce qu'elle vienne nous raconter des frasques sexuelles. Mais on ne juge pas, c'est toujours une promesse tacite entre nous. Comment pourrions-nous être libres de paroles si nous avions peur du regard des autres ? Et puis, après tout, le démon de midi, c'est possible, cela arrive même dans les couples les plus solides. C'est parfois nécessaire de faire une entorse au contrat, cela ne signifie pas obligatoirement la fin d'une histoire, on a déjà vu des aventures extraconjugales rapprocher les époux fatigués.

On se trouve tout plein de raison pour encourager notre amie à nous raconter la suite, elle ne se laisse pas faire et nie nos remarques. Les filles, vous êtes vraiment tordues, ce n'est rien de ce que vous croyez. C'est une relation amicale. Mais oui, mais oui, on connait.

Elle s'agace un peu et reprend le fil de son histoire, c'est la seule solution pour que vous compreniez enfin, nous dit-elle.

Ils ont passé l'après-midi dans un café à discuter des façons de refaire le monde. Le choix des sujets était sans limites, ils avaient tant à se dire. Il y a surtout tant à faire, pour espérer faire bouger les choses, aider le monde à aller mieux. Car sous ses airs paisibles, notre amie est une idéaliste, son cœur déborde d'amour qu'elle a toujours distribué autour d'elle. Mais aujourd'hui, il n'y a pas assez d'occasions dans sa vie pour partager avec les autres, aussi cet homme est-il arrivé au bon moment. Il lui a permis de découvrir à quel point sa vie était étriquée, à quel point elle passait à côté des choses importantes.

Ils se sont donné rendez-vous pour la semaine suivante, il voulait l'emmener quelque part, lui montrer comment elle pourrait enfin exprimer l'amour qui était en elle.

La soudeuse de la bande lance une répartie grivoise mal venue, elle se reçoit en échange un coussin en pleine face, lancé par le médecin de campagne qui lui intime le silence avec le sourire. Ce n’est pas le moment d'interrompre notre amie dans le fil de son histoire, ça devient intéressant, faudrait pas qu'elle change d'avis et refuse de nous en dire plus. Bien que nous doutions de sa capacité à résister aux inquisitrices que nous sommes devenues, prêtes à tout pour savoir la fin de l'aventure.

Le rendez-vous est dans une ville moyenne de province dans un quartier un peu défavorisé, notre amie est un peu inquiète, elle n'a jamais fait ça. Son compagnon la rassure, tout va bien se passer et puis, lui est déjà rodé, cela fait longtemps qu'il rencontre des personnes comme elle. Elle lui sourit, un peu moins craintive puisqu'il sait ce qu'il fait.

Elle est à l'heure, 15h. Elle a trouvé à se garer facilement dans une rue voisine et la petite marche qui l'a conduite devant cet hôtel à la façade décrépite l'a aidée à se détendre. Il est là qui l'attend devant l'entrée, chaudement vêtu d'un blouson épais dont une écharpe s'échappe sur le devant. Il souffle dans ses mains pour les réchauffer, un léger vent pique désagréablement. Il est content de la voir arriver et l'accueille en la serrant dans ses bras puis ils pénètrent dans l'hôtel. Ils se dirigent vers la réception, un vieux bonhomme tout fripé est plongé dans la lecture d'un journal de petites annonces et ne relève la tête que lorsqu'il est interpelé. Bonjour, la clé de la chambre 25, s'il vous plait. C'est à peine si l'homme les regarde en leur tendant une clé accrochée à une plaque signalétique avec le numéro de la chambre. Et les voici tous deux qui prennent les escaliers pour monter les 2 étages qui les séparent de la porte qui va ouvrir sur un nouvel horizon.

On échange des regards, on ne s'imaginait pas du tout notre amie dans une aventure extraconjugale. Je pense à son mari, au mal que ce serait pour lui s'il le découvrait.

Notre hôtesse continue sa narration, son entrée dans la chambre au mobilier désuet et au papier peint défraichi. Son ami qui referme la porte derrière elle et lui propose de se mettre à l'aise en enlevant son manteau. Ils déposent leurs affaires sur le lit et prennent une chaise pour discuter. Il lui explique qu'ils ne vont pas attendre bien longtemps et qu'un autre homme va les rejoindre d'ici quelques minutes.

Quoi ? Je bondis de mon fauteuil à bascule et m'offusque. Tu trompes ton mari avec deux hommes en même temps ? Ah ben, tu n'y vas pas de main morte !

Mais qu'est-ce que tu racontes là s'étonne mon amie. Je ne trompe pas mon mari, pour rien au monde. C'est la cohue verbale, on n'y comprend plus rien et on assaille notre amie d'interrogations. Elle nous apaise bien vite et nous remet dans le droit chemin. Il n'a jamais été question pour elle de tromper son mari, elle avait rendez-vous avec son nouvel ami et un de ses collègues pour leur association d'aide aux sans-abris et cette chambre d'hôtel est celle qu'ils louent pour aider à la réinsertion de jeunes gens sortis du système.

On se regarde, ébahies et on explose de rire devant notre imagination qui nous a entraînées si loin de la vérité. Elle nous reproche d'avoir l'esprit mal tourné, on confirme. Peut-être que finalement, nous sommes un peu déçues, une petite entorse aux règles de la bienséance n'aurait pas été pour nous déplaire !

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