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Le cri de la salade

A la demande de mes ami(e)s, je me lance à partager quelques variations épistolaires.

Un homme seul - partie 23

Le chauffeur arrête son taxi et me réclame le prix de la course. Je n'écoute pas vraiment, je suis trop pressée aussi je lui présente ma carte bancaire et le laisse débiter mon compte puis me tendre le ticket justificatif en même temps qu'il me rend ma carte. Je la glisse dans mon sac à la vas vite. Je le remercie et me précipite hors du taxi pour atteindre les bureaux de l'entreprise où l'on m'attend depuis plus de deux heures.

Je me présente à l'accueil et la réceptionniste passe un appel pour informer de mon arrivée. Elle est le cliché type de la femme que l'on imagine à l'accueil d'une entreprise, une jeune et jolie blonde à la coiffure parfaitement maîtrisée et retenue en une queue de cheval basse, par une fibule de couleur bronze très artistiquement travaillée. Pas un cheveu ne dépasse, à croire qu'elle vient tout juste de se coiffer ou qu'elle a collé chaque mèche l'une après l'autre. Si je n'étais pas si mal en point, je trouverais certainement l'occasion de l'en féliciter ! Bien maquillée dans des tons nudes, des yeux en amande mis en valeur grâce à un fard à paupières marron, des cils incroyablement longs et recourbés, la bouche légèrement rougie par un gloss rose pâle, elle est assise sur un fauteuil à roulettes qui lui permet de se déplacer pour atteindre tous les accessoires posés sur son long bureau, indispensables ou non. Je la devine avec de longues jambes fines montées sur des talons interminables, mais cette déduction est facilitée par la petitesse du morceau de tissu qui lui sert de jupe et la transparence du plateau de verre qui sert de comptoir d'accueil. Le décolleté reste raisonnable, il n'invite pas spécialement à se noyer dedans. Non, à y réfléchir, ce serait ses yeux, s'il fallait déterminer le plus séduisant chez elle. Mais cela reste l'avis d'une femme, un homme n'aurait probablement pas les mêmes critères d'appréciation. Elle est ravissante et très souriante, toutefois, cela ne suffit pas à détourner mon attention de mon retard.

Je l'ai observée en piétinant intérieurement, j'aimerais tant réussir à rattraper ce temps perdu, mais je sais bien que c'est sans espoir. Elle écoute ce qu'on lui dit puis raccroche avant de me demander de patienter dans la salle d'attente vitrée juste derrière moi, on va venir me chercher. Elle me précise que j'ai une fontaine d'eau à disposition si nécessaire et des magazines sur la société. Je me retiens de lui dire que j'ai déjà eu l'occasion de feuilleter ces magasines, c'est un minimum quand on souhaite devenir partenaire et que je n'ai nulle envie de boire malgré la soif qui commence à se faire sentier. Manquerait plus que j'ai besoin d'aller aux toilettes alors que le patron serait sur le point d'arriver ! Je me dirige dans la salle d'attente avec un sourire de politesse et parviens difficilement à m'asseoir. Je me retiens de faire les cent pas et tente de reprendre mon calme tout en surveillant la pendule graphique qui est accrochée au-dessus du bureau d'accueil. La réceptionniste est plongée dans son travail et ne s'occupe pas de moi. Le temps se traîne tant, encore une fois. Alors que je commence à perdre patience et que je me retiens d'aller questionner la jeune femme de l'accueil, je vois arriver un petit groupe dans lequel se trouvent mon patron et sa secrétaire ainsi que deux autres hommes. Je me lève pour m'apprêter à les rejoindre quand je vois qu'ils se serrent la main cordialement avant de se séparer, les inconnus repartant d'où ils viennent et mon patron se dirigeant vers moi. Je n'ai pas le temps de prendre la parole pour m'excuser qu'il m'impose le silence d'un geste sec et me fait signe de le suivre. Je remarque très facilement son air renfrogné des mauvais jours et je sens que cela va être ma fête.

Je monte dans la voiture du patron qui s'installe au volant dans un silence de plomb. La secrétaire a pris un autre véhicule dans lequel sont rangés différents matériels servant à la présentation de nos activités.

Je n'ose prendre la parole, je vois bien que le moment n'est pas venu. De toute façon, j'ai déjà exprimé les raisons de mon retard lorsque j'ai passé ce coup de fil ce matin et je doute qu'en rajouter une couche suffise à digérer la réalité pour le patron. On démarre, la conduite est un peu brusque, ça sent l'énervement à plein nez. Tout d'un coup, mon patron prend la parole pour me reprocher ma conduite inqualifiable. Je l'écoute sans l'interrompre, je le connais, il déteste se faire couper la parole. Et puis, je sais quel sera son cheminement dans la colère, je l'ai déjà constaté sur un autre collègue qui avait manqué un gros contrat quelques années en arrière. J'ai eu le temps d'apprendre, à le côtoyer, qu'il convient de le laisser s'exprimer, qu'une fois qu'il a piqué sa crise, on a un créneau pour se justifier, tel un avocat de la défense qui viendrait enfin soutenir son client.

Et je reste silencieuse pendant qu'il m'explique la portée de mon comportement. Il m'exprime sa déception, je ne l'avais pas habitué à ça, à l'heure des difficultés que rencontre l'entreprise, alors qu'un audit est en cours, je le plante sur le plus gros client depuis des années. Cela dure un petit moment, je bouillonne de lui répondre, mais je n'ai d'autre choix que d'attendre. Quand finalement je vois que les arguments sont un peu épuisés et qu'il ralentit son débit, je me prépare. Il marque quelques secondes de silence, je prends cela pour le top départ qui me permettrait de lui faire comprendre ce concours de circonstances qui a été le mien tout ce matin et qui a causé ce terrible retard. J'attaque quand il me coupe la parole d'un ton sec, c'est assez, j'ai déjà exprimé mes raisons ce matin, mais il n'estime pas que ce soit suffisant. Il décide donc d'une mise à pied de quelques jours afin que je réfléchisse plus avant aux conséquences de mon manque de professionnalisme. Je suis sous le choc, à tel point que je reste sans voix. Il réitère, me demandant si j'ai compris la situation. Oui, je suis mise à pied, le temps pour lui de décider de mon avenir dans la société. Mais, ce n'est pas possible. Vous ne pouvez remettre en cause notre collaboration après toutes ces années, pour une erreur, même si c'est aux dépens d'un gros client. Ce n'est pas comme-ci j'avais volontairement saboté le rendez-vous. Je peux retourner voir le client afin de le convaincre de travailler avec nous. Le patron me dit que c'est inutile, nous avons bien eu le marché, mais pas grâce à moi. Je suis malgré tout soulagée que le contrat soit pour nous, même si je n'y suis pour rien. Pas de commission sur cette affaire, c'est plutôt le contraire, car avec une mise à pied, mon salaire va en pâtir.

Le silence règne en maître dans la voiture pendant tout le reste du trajet de retour. Arrivés à l'entreprise, le patron me dit que ma journée est terminée, qu'il n'a plus besoin de moi et qu'il me fera signe pour la suite. Je n'ai rien à répondre, je suis dépitée et c'est les épaules basses que je pars à la recherche d'une solution pour rentrer chez moi.

Je croise la secrétaire qui vient de garer la voiture de l'entreprise et qui s'apprête à prendre sa pause déjeuner. Elle se propose de faire un détour pour me ramener, c'est gentil de sa part, j'accepte bien volontiers, enfin un peu de chance dans cette journée déplorable.

Je ne suis pas très causante, bien qu'elle soit très prévenante à mon égard et s'inquiète de savoir comment je vais. Pas très bien en vrai. C'est curieux comme les choses peuvent changer si vite, hier j'étais heureuse, avec mes amies nous passions une journée merveilleuse et aujourd'hui, me voici mise à pied avec une voiture en panne. Elle comprend ce que je ressens, me dit-elle. Je la regarde plus attentivement pendant qu'elle conduit. C'est une fille toute simple, assez insignifiante, sans artifice aucun dans sa présentation. Je pense qu'elle pourrait être belle si elle en faisait l'effort. Les cheveux blonds cuivrés sont noués en un strict chignon serré. Difficile de déterminer son âge, on ne sait pas si elle a fait de la chirurgie ou si c'est sa coiffure qui tire ses yeux et son sourire vers l'arrière. Peut-être les deux, après tout. Ses lunettes sont le stéréotype même de la vieille fille aigrie, à gros verres, et pourtant elle ne semble pas aigrie le moins du monde. Il m'est impossible de dire grand-chose d'elle, je n'ai jamais vraiment remarqué sa présence. Je sais qu'elle est là, je la croise sur l'entreprise, mais nous n'avons jamais conversé, juste les formules de politesse, bonjour, merci au revoir. Qui est-elle, de quoi sa vie est composée ? Aucune idée. Elle doit être célibataire, je pense, puisqu'elle vient seule aux fêtes organisées par la boite. Elle ne travaille pas avec nous depuis très longtemps, trois ou quatre ans, peut-être, je ne me souviens pas vraiment de son arrivée tant sa discrétion est sa marque de fabrique. Et bien que l'occasion me soit présentée de parler avec elle pour la connaître enfin, je n'en fais rien, je suis centrée sur moi, mon petit monde qui se fissure. Je m'en veux un peu, mais je n'ai pas envie du moindre effort pour communiquer, j'aimerais m'enfermer dans une grotte et ne plus bouger, jusqu'à ce que l'hiver se termine et que le printemps me réveille avec son premier soleil hésitant. Mais je ne suis pas une marmotte, j'ai l'obligation de continuer à vivre ma vie bien éveillée.

Elle me parle, mais je n'ai pas fait attention à ce qu'elle m'a dit. Je m'en excuse et elle répète, tout va s'arranger. Oui, c'est si simple à dire. Je lui fais un sourire un peu triste, tentant de croire à son affirmation. Nous sommes arrivées devant chez moi, je la remercie d'une poignée de main que j'aimerais forte, mais qui ne l'est pas vraiment. Sa main est fine, ses longs doigts sont secs, rien que la peau sur les os, ses ongles sont parfaitement manucurés, mais non vernis. Je détourne mon attention de sa main, la regarde dans les yeux, ils sont bleu très pâle, un peu froids, je la remercie encore d'avoir fait ce détour et pris du temps sur sa pause déjeuner pour me dépanner ainsi, c'était fort amical et je lui suis redevable. Elle me rassure, ce n'était rien, de toute façon la pause déjeuner est toujours un peu trop longue pour elle, alors c'est avec plaisir qu'elle m'a rendu ce service. Je sors de la voiture et je l'entends encore m'encourager, me rassurer, le patron va passer ses nerfs et tout redeviendra comme avant. Oui, on va y croire. Un dernier signe de la main et la voilà qui repart, me laissant plantée devant la grille de la résidence. Je suis restée sans bouger quelques minutes, je sursaute, une voix me tire de ma torpeur. C'est un voisin qui s'interroge de me voir ainsi immobile à l'extérieur. Il m'interpelle, s'interroge de savoir si la grille est en panne ou si j'ai oublié mon bip pour l'ouvrir. Je réagis enfin, non, tout va bien, rassurez-vous, la grille n'est pas en panne, je disais au revoir à une collègue. Ah ! Et bien bonne journée alors. Il n'est pas plus intéressé que cela, il a juste posé la question pour vérifier s'il devait appeler le réparateur. Lui travaille de nuit aussi je présume qu'il ne veut pas se retrouver coincé alors qu'il doit partir travailler, faire venir le dépanneur le soir est plus coûteux pour les copropriétaires.

Je récupère mon bip au fond de mon sac, accroché à mes clés de voiture et j'actionne l'ouverture de la porte pour les piétons. Je rentre enfin chez moi. Je referme derrière moi en laissant ma clé sur la serrure et je laisse tombe mon sac à terre, me déchausse à la va-vite, envoyant valser mes chaussures tout en avançant vers ma chambre. Le manteau subit le même sort, il tombe au sol, comme une enveloppe inanimée de ce que j'étais un peu plus tôt. Je m'effeuille et arrive jusqu'à mon lit, en sous-vêtements, que je retire aussi, puis je me glisse sous la couette et me roule en boule. Ça y est, c'est décidé, j'entre en hibernation et même le printemps ne m'en tirera pas. Le silence est transpercé par ce fichu téléphone qui m'agresse dans ma retraite. Je râle et tends la main vers le combiné que je décroche pour lancer un allo un peu désagréable. Pas de réponse. Je renouvelle et c'est encore le silence qui est face à moi. Je grogne un juron et raccroche tout en coupant le son de l'appareil. Que c'est pénible ces appels sans personne au bout du fil. Je recherche de nouveau ma position fœtale si rassurante et, malgré les sombres pensées qui m'assaillent, je tente de me vider la tête. Ça n'est pas très efficace, je tourne et retourne en boucle sur les événements de ce début de journée, cette accumulation de tuiles qui a conduit à ce congé forcé possiblement non rémunéré. Je ne parviens pas à me calmer. En désespoir de cause, je me relève et vais à la salle de bain chercher un petit comprimé pour me calmer et tenter enfin de trouver ce sommeil si réconfortant. J'en prends deux, après tout, c'est à base de plantes et plutôt léger, pour éviter tout risque d'accoutumance, ce qui veut aussi dire que cela n'a pas l'efficacité d'un bon gros somnifère chimique. J'attrape au passage ma robe de chambre pour filer vers la cuisine, les volets ne sont pas fermés, je ne voudrais pas faire de l'exhibitionnisme devant mes voisins, si tant est que l'un d'entre eux puisse se trouver à l'extérieur en train de regarder vers chez moi. Je me réchauffe un verre de lait avec une cuillère de miel, ça devrait concourir à me détendre, en plus des deux petits comprimés. Je m'assieds sur une chaise en attendant que le lait soit à température et je me retrouve en contemplation avec rien, le regard dans le vide. Le bip du micro-ondes me fait réagir. Je récupère mon mug, mélange doucement pour parfaire la dissolution du miel, respire cette bonne odeur qui me chatouille les narines et bois par petites gorgées cette boisson chaude et réconfortante tout en avalant mes petites pilules. Le moral remonterait presque d'un ou deux degrés, mais la température de mon état d'esprit est tellement basse, que ce léger frémissement de bien-être n'y suffit pas. Je laisse mon mug vide sur la table avec la cuillère posée à côté et m'en retourne, trainant les pieds, comme un condamné vers l'échafaud. Au passage je croise mes loques que j'ai abandonnées sur le sol à mon arrivée, un brin de conscience me dit de les ramasser, mais je n'en ai pas envie. De toute façon, personne ne sera là pour s'en plaindre. Ma robe de chambre subit le même traitement, au pied de mon lit et me voici enfin installée sous ma couette qui s'est légèrement refroidie, car je l'avais laissée ouverte. C'est pas mal aussi comme ça. Je me cherche ma place et je sens poindre une légère quiétude, je crois que je plonge enfin dans ce sommeil réparateur dont j'ai tant besoin.

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