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Le cri de la salade

A la demande de mes ami(e)s, je me lance à partager quelques variations épistolaires.

Un homme seul -partie 24

Quelque chose me réveille, je ne sais pas quoi. Je suis un peu perdue, la tête dans le brouillard, je cherche où je suis quelques secondes, le bruit se reproduit, c'est la sonnette de ma porte. Je regarde l'heure, c'est la fin de l'après-midi, j'ai bien dormi au moins 3 heures. Je grogne un peu fort, un j'arrive, afin de faire patienter l'importun qui vient de me tirer de ce sommeil réparateur, attrape ma robe de chambre que j'avais abandonnée au sol, et me dirige vers la porte, les cheveux en bataille, l'air débraillé. Sans ouvrir, je m'enquiers de savoir qui me demande. C'est un coursier, il a un pli pour moi.

J'ouvre la porte pour me trouver face à un jeune homme avec un casque sur la tête qui me demande de confirmer mon identité. Oui, c'est bien moi. Il me tend sa fiche électronique à signer, une sorte de scanette avec un écran large, je prends le stylo sans mine et y appose ma signature. Il me transmet alors une enveloppe puis me lance un au revoir rapide. Je n'ai pas vraiment le temps de lui répondre qu'il est déjà loin. Je referme la porte et regarde l'enveloppe qui est dans mes mains. Format A5, papier kraft, écriture informatique avec mes coordonnées. Je l'ouvre et en ressors une lettre dont je regarde de suite la signature. C'est mon patron. Mon estomac se serre, me revoici plongée dans le stress du matin.

Avant de regarder le contenu, je décide de m'installer dans la cuisine. Je dépose mon mug sale avec la petite cuillère avant de passer un léger coup d'éponge pour éviter tout risque de salir les documents. Puis je tire la chaise et m'installe devant ma table et déplie la lettre avant de la lire.

C'est une confirmation officielle de ma mise à pied disciplinaire. La lettre m'en explique le motif et m'informe que, comme le prévoit le règlement intérieur de l'entreprise, cette sanction ne peut durer plus d'un mois. Je suis convoquée à l'entretien préalable au cours duquel la sanction me sera officiellement annoncée, ainsi que sa durée. Il est précisé que je peux aussi me faire assister de la personne de mon choix appartenant au personnel de l'entreprise.

Tout est fait dans les règles, pas de contestation possible.

Je laisse retomber mes mains, la lettre est sur la table, je la regarde sans vraiment la voir. Mon esprit est reparti, cherchant à comprendre comment les choses peuvent changer aussi rapidement. Il y a deux jours de cela, j'étais une personne considérée par mon patron, il ne tarissait pas d'éloges sur mon travail et sur mes compétences et aujourd'hui je me retrouve convoquée pour un entretien visant à me mettre en marge de la société. Je suis sidérée et un sentiment de honte commence à poindre en moi. Je me croyais parfaitement compétente, en sécurité dans la force de mes habitudes, de mon expérience et me voici en situation délicate. Demain déterminera mon sort.

Je réalise que ma voiture est toujours en panne et que si je veux être à l'heure à mon entretien préalable, il me faut résoudre ce problème. Je penserai plus tard à l'entretien, il ne s'agit pas de donner une autre mauvaise impression.

Je me lève et me dirige vers la salle de bain afin de faire une rapide toilette qui va me remettre en état raisonnable. Au passage, je ramasse les vêtements abandonnés au sol quelques heures plus tôt et les dépose dans le bac à linge sale pour la future lessive.

Une douche rapide, un coiffage express et me revoici dans ma chambre pour m'habiller. Je cherche le numéro de mon assistance dépannage et me voici déjà en ligne avec le service, patientant au son de la petite musique qui m'informe que mon appel est gratuit s'il est fait à partir d'un fixe et qu'autrement il me sera facturé à la minute en fonction de tarifs appliqués par mon opérateur. La charmante voix me précise que cet appel sera enregistré afin d'éviter tout litige. Puis, il faut appuyer sur les touches pour m'orienter vers le bon service. Après quelques minutes de patience, me voici en ligne avec un conseiller. Fort heureusement pour moi, j'ai gardé la protection tous risques bien que ma voiture soit ancienne, ce qui m'autorise un dépannage zéro kilomètre. Ils m'envoient un dépanneur, bien entendu les frais de réparation seront à ma charge. J'entends bien et confirme en acceptant verbalement en une sorte de signature audio enregistrée. Le temps d'attente sera de 30 minutes au maximum, me précise mon interlocuteur. C'est parfait. Je remercie et confirme à l'opérateur que je n'ai plus d'autres questions avant de raccrocher le combiné sur sa base.

Je retourne dans la cuisine pour ramasser la lettre et la ranger dans mon secrétaire, puis j'enfile mes chaussures et sors de mon logement après avoir enfilé mon manteau et remonté la fermeture à glissière jusqu'au bord de mon cou. La nuit semble vouloir poindre, le temps est passé bien vite. Je me dirige vers mon garage pour une vaine dernière tentative de réussir à lancer le moteur. C'est vain, je m'en doutais bien de toute façon. Je ressors et referme la portière avant de me rendre à la grille pour vérifier si du courrier m'attend dans la boite aux lettres, mais celle-ci est vide. J'aime autant, il manquerait plus qu'une autre mauvaise nouvelle me tombe dessus.

Pendant que je patiente en attendant le dépanneur, tel le Messie qui viendrait me sauver, un frottement contre ma jambe détourne mon attention. C'est Sushi qui est arrivé sans bruit et quémande une caresse ou deux. De bonne grâce, je me penche vers lui et le gratouille derrière les oreilles avant de glisser ma main sur son dos. Il apprécie et se frotte de plus belle. J'ai comme l'impression qu'il ne serait pas contre quelques croquettes et un couchage au chaud. J'hésite, je ne veux pas risquer de manquer le garagiste qui vient pour me dépanner, mais je me dis que cela ne fait pas longtemps que j'ai eu mon assistance et qu'ensuite il leur aura fallu contacter le garage pour donner mon adresse. Je dois pouvoir nourrir l'animal sans problème.

Alors, je fais demi-tour et me dirige vers la maison, le chat me précédant de si peu que chaque pas que je fais lui fait prendre le risque de se faire marcher dessus et moi de trébucher. Je le gronde, mais je fais attention où je pose mes pas afin d'éviter tout accident qui viendrait compliquer l'alimentation du félin.

Je rentre dans la cuisine, Sushi crie au dépérissement, c'est terrible, il voudrait me faire croire qu'il n'a rien mangé depuis plusieurs jours. Je le pousse doucement pendant que je tente d'ouvrir le placard. Il y met son nez, impatient d'avoir sa ration. Je remplis sa gamelle à moitié et la dépose dans un coin de la cuisine alors que le chat se précipite dessus en ronronnant de plus belle. Pendant qu'il attaque goulument ses croquettes, je lui passe la main sur le dos, je sais qu'il adore être accompagné, mais uniquement sur le début de sa dégustation, en un rituel connu de nous deux. Puis je le laisse et m'en retourne à la grille.

Juste à temps, le camion du dépanneur est là qui s'approche de la grille. Un coup de bip vers le boitier de commande et le portail s'ouvre tout doucement.

Je fais signe au dépanneur que l'objet de son déplacement se trouve dans mon garage afin qu'il se rapproche au plus près. Puis, il coupe le contact et sort de son véhicule.

C'est un homme costaud avec une casquette vissée sur la tête qui vient vers moi et me lance un solide « Bonjour, Madame » tout en portant la main à son couvre-chef. Il est vêtu d'une traditionnelle salopette dont un chiffon sale sort de la poche arrière. Un petit bâton blanc en plastique est accroché au coin de sa bouche, vestige d'une sucette, probablement. Il enfile les gants qu'il avait dans sa main droite tout en me demandant de lui expliquer ce qui m'arrive. J'ouvre la porte du garage puis la voiture et lui tends les clés afin qu'il puisse tester par lui même les symptômes de la malade. Il s'assied dans ma voiture, il semble manquer de place, ses jambes longues et sa carrure de rugbyman sont loin de ma stature. Il repousse le siège pour être plus à l'aise, introduit la clé dans le contact et le pied sur la pédale d'accélérateur, il tente à son tour de faire démarrer le véhicule récalcitrant. Ça ne fonctionne pas, cela me rassurerait presque, manquerait plus qu'il y arrive alors que j'ai échoué depuis tôt ce matin.

Il cherche la poignée qui va libérer le capot et tire dessus puis il ressort de la voiture pour aller voir mon moteur de plus près. Il disparait pendant quelques minutes, je ne vois plus rien, mais entends qu'il farfouille dans la mécanique. Je me sens totalement inutile, mais je patiente à côté, dans l'attente d'une parole, d'un questionnement quelconque. Mais il ne me dit rien, tout à son travail. Finalement, il ressort la tête et retourne s'installer derrière le volant, tournant de nouveau la clé dans le démarreur. Et là, oh miracle, la voiture démarre. Je lui sauterais presque au cou pour lui claquer une bise tant je suis contente que la panne ne soit pas si grave et que ma voiture fonctionne enfin. Un souci de moins, je vais pouvoir me rendre à mon entretien de demain sans risquer un nouveau retard qui serait encore plus mal venu.

Je questionne le dépanneur, que s'est-il passé, quel était le problème. Il me dit que c'est un fil qui était débranché, cela l'étonne un peu, d'habitude c'est bien attaché, ce n'est pas une panne que l'on voit souvent, à vrai dire, il n'en a même jamais vu. Les câbles sont solidement fixés, probablement l'âge de ma voiture, est-ce que j'ai fait faire des révisions récemment ? Non, j'ai juste changé la batterie à l'entrée de l'hiver et vérifié les niveaux, rien de plus. Il hoche de la tête et me confirme que ma voiture est réparée. Tout en refermant le capot, il me dit que cela ne me coûtera rien puisqu'il n'y a pas eu à remplacer la moindre pièce, puis il me rend les clés de ma voiture. Nous nous dirigeons en silence vers son camion de dépannage, il me faut signer les documents de son intervention. Il attrape sa fiche et inscrit dessus les rares opérations réalisées puis il me tend le support avec le papier et m'indique où je dois signer. Puis il décroche l'exemplaire carbone et me le tend avant de me souhaiter une bonne soirée et de remonter dans son véhicule. L'homme n'est vraiment n'est pas bavard bien que très poli, mais qu'importe, je ne saurais quoi lui dire de toute façon. Je lui ouvre la grille, il me fait un dernier salut en opinant du chef, la main touchant le bord de sa casquette, puis il repart dans la nuit déjà tombée. La lumière clignotante de la grille éclaire la nuit d'une lueur orangé un peu vive. Je ne reste pas dehors plus longtemps, juste le temps de refermer le garage et me voici de nouveau chez moi. Je referme ma porte à clé et me dirige vers ma chambre afin d'y ranger le document du dépanneur. Le téléphone sonne, le combiné affiche inconnu. Je décroche et comme une habitude nouvelle qui s'installe, c'est le silence qui est à l'autre bout du fil. Je n'attends pas pour savoir si finalement une voix va se faire entendre et je raccroche le combiné sur sa base.

Je vois le chat qui s'est installé sur ma couette repliée sur elle-même, j'ai toujours trouvé curieux cette manie qu'il avait de préférer les parties les plus épaisses, probablement plus confortables. Il relève la tête à mon entrée dans la chambre, il ronronne en un appel à de nouvelles caresses, je lui obéis, c'est lui qui décide. Je lui consacre quelques minutes, il n'en demande pas plus, car c'est l'heure pour lui de dormir et il n'aime pas que je retarde ce moment plus que de raison. Quand il me fait comprendre que c'est suffisant, je le quitte avec une dernière gratouille et m'en retourne dans le salon, attrapant mon sac à main au passage ainsi que mon chargeur téléphonique. Je branche mon appareil afin de remplir la batterie puis m'installe dans le canapé pour une première détente bien méritée suite à cette journée infernale. Je ne veux plus penser aux événements déplorables qui se sont succédé, demain sera suffisant.

Je cherche un programme sans prise de tête, la télécommande dans la main, je fais défiler les chaines. Je reste plus ou moins longtemps suivant ce qui s'affiche à l'écran, prenant des discussions en cours ou des séries plus ou moins bien ficelées. Je m'arrête sur un téléfilm des années 80, c'est devenu si kitch, mais pourtant je reste devant. Les coiffures des femmes sont terriblement démodées et les vêtements voyants au possible, quant au maquillage, il est particulièrement appuyé. Curieusement, cette mode vestimentaire semble vouloir revenir mais fort heureusement, il n'en est rien pour le maquillage. On est plutôt dans des couleurs plus discrètes, du genre de la secrétaire de ce matin. Je me secoue l'esprit, il ne faut pas que je reparte dans cette direction, je dois faire le vide ce soir et ne plus penser à cela jusqu'à demain.

Je me laisse emporter par ces petits morceaux de vie, les histoires d'une équipe d'animation sur un bateau de croisière. Je voyage avec eux, les rencontres, les amourettes d'un soir, les petites disputes, tout se terminant toujours bien, en happy end de conte de fées, les bonnes fées étant les membres de l'équipage.

L'épisode se termine, un autre va suivre. La faim commence à se faire sentir. Je laisse le téléviseur allumé, je vais me préparer un plateau télé. De la cuisine j'entends le générique de début, je sais que j'ai quelques minutes, le temps que les acteurs de cette nouvelle histoire montent à bord du paquebot et se fassent connaître. Je reviens rapidement et m'installe confortablement avec mon « cheat meal », pas top pour la ligne, mais si bon pour le moral.

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