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Le cri de la salade

A la demande de mes ami(e)s, je me lance à partager quelques variations épistolaires.

Un homme seul - partie 26

Réparatrice ! Oui, c'est bien le mot qui convient. Je me réveille à la première note de musique et je saute hors du lit, attrapant la robe de chambre au passage. Demain est achevé, mort, dépassé ! Aujourd'hui est un autre jour, il est temps pour moi de reprendre les choses en main.

Je coupe les autres réveils programmés et m'en vais faire mon brin de toilette. J'ai l'impression que j'étais encore dans la salle d'eau il y a peu de temps, mais ce n'est pas qu'une impression. Ma peinture m'a menée jusqu'à une heure fort avancée de la nuit et si je ne suis pas épuisée, les yeux soulignés de cernes, c'est grâce à cette superbe sieste que je me suis accordée dans l'après-midi.

Je m'en retourne à ma chambre et je choisis mes vêtements, une jupe crayon couleur moutarde qui descend jusqu'à mes genoux et un strict chemisier gris. Des talons viendront parfaire ma tenue tandis qu'un petit chignon tenu à l'aide d'épingles discrètes me donnera un air sérieux. Sans vouloir séduire mon boss, il convient toutefois de me montrer au mieux de mon apparence tout en restant très professionnelle.

J'avale mon petit déjeuner face à la fenêtre de la cuisine, dans le silence le plus complet, à part le tic-tac de l'horloge qui résonne. Ce bruit n'est pas stressant, bien au contraire, il me détend, tel un métronome qui rythme le musicien, il m'accompagne, à moins que ce ne soit moi qui l'accompagne. Ma tête est libre et légère, portée par un optimisme retrouvé.

Mes préparatifs matinaux suivent leur cours sans obstacle m'amenant tout simplement devant l'entrée avec de l'avance sur mon planning, j'attrape mon gros manteau que j'enfile prestement et mon sac pour le travail. Tout va bien, je vais bien !

Sortir de chez moi, fermer la porte. La météo est avec moi, le ciel est gris, mais il ne pleut pas, c'est déjà ça.

Arriver au garage, l'ouvrir, déverrouiller ma porte de voiture et m'installer derrière le volant, clé dans le contact, tout va bien, je vais bien. Et tourner la clé, une toute petite appréhension au ventre, tout va bien, la voiture démarre aussitôt.

C'est confiante que je m'engage sur la route en direction de l'entreprise. Je suis en avance, la circulation est douce encore à cette heure, rien ne me fera barrage.

Effectivement, je suis arrivée 30 minutes plus tôt que mon rendez-vous. Je passe par la salle commune afin de saluer les rares collègues qui ne peuvent démarrer sans leur café puis me dirige vers le bureau du patron. Son assistante, déjà à pieds d'œuvre, m'adresse un sourire encourageant avant de signaler mon arrivée. Réponse m'est donnée de patienter.

Quelques minutes plus tard, un appel sur le combiné de la secrétaire conduit à mon introduction dans le bureau. Mon patron ne se lève pas, mais me fait signe de m'assoir en face de lui avec un bonjour rapide et sec semblant lui écorcher la bouche. Il m'informe que notre entretien est enregistré afin d'éviter toute contestation future et permettre la rédaction d'un compte-rendu. Puis, il constate que je n'ai pas souhaité être assistée d'un membre de l'entreprise. Il passe directement au sujet qui nous réunit ce matin et d'un ton sévère, me relate les faits de la veille, mon retard inexcusable et ses effets préjudiciables sur le contrat. Enfin, il me demande de me justifier.

Il y a peu à dire, il est vrai que j'ai accumulé un certain nombre de problèmes indépendants de ma volonté et que cela a causé ce retard. Je me permets de remémorer mes états de service, les longues années au cours desquelles j'ai donné toute satisfaction et les nombreux contrats remportés qui ont aidé à la bonne santé de l'entreprise. Pour finir, j'insiste sur le fait que c'est la première fois que je suis au cœur de ce genre d'incident depuis mon entrée dans la société.

Face à moi, il ne dit rien, ne bouge pas. Ses yeux m'observent froidement. Un silence nous sépare à la fin de mon intervention, je suis en attente d'une réaction de sa part, un geste de compréhension. Je travaille avec lui depuis bien longtemps, je l'ai vu arriver dans l'entreprise, d'abord jeune adjoint au directeur, puis directeur à son tour. Il avait les dents longues et n'avait pas tardé à déloger son supérieur. Même si j'appréciais l'ancien directeur, je n'ai eu aucun mal à reconnaître que cette promotion rapide était bien méritée, ses compétences ne faisaient aucun doute.

Il reprend la parole, me précise que c'est en raison de mes qualités professionnelles reconnues que je ne fais pas face à une mise à pied conventionnelle et qu'une chance m'est donnée de me rattraper. La situation financière de l'entreprise est délicate, j'en suis informée depuis quelque temps déjà et des décisions de fermeture de site risquent d'être prises, c'est pour cela que ma faute professionnelle prend tant d'ampleur. Il n'est pas possible de faire du favoritisme dans l'état actuel des choses et il est normal que des sanctions soient prises face à mon manquement grave de la veille.

Pour clore l'entretien, mon patron m'informe que je dois retourner à mon bureau pour vérifier si mes dossiers sont bien à jour malgré mes nombreux déplacements sur le terrain. Dans le cas contraire, effectuer ce travail de saisie des formations et de vérification des facturations devrait me permettre d'être occupée pour le reste de la journée. Je recevrai un courrier en recommandé avec accusé de réception qui me précisera la durée de ma mise à pied, en attendant, je dois continuer de me présenter à mon poste.

J'accuse le coup, malgré mes explications, il n'est pas revenu sur sa décision.

Je me lève et le remercie de m'avoir donné l'opportunité de m'expliquer puis sors de son bureau sans un mot de plus. Je suis abasourdie. Je me dirige vers les toilettes afin de me rafraîchir un peu, de l'eau froide sur mon visage me remet dans la réalité. Bon, il n'est plus rien que je puisse faire, à part attendre la sanction et espérer qu'elle ne soit pas trop sévère.

Je m'en retourne à mon bureau afin de ranger mes dossiers et vérifier leur mise à jour. Effectivement, j'ai du retard dans les saisies. Finalement, s'il fallait trouver du bon dans cette histoire désagréable, ce serait de constater que je vais pouvoir clore tout ce qui restait en attente depuis quelque temps.

Une tête passe dans l'entrebâillement de ma porte, c'est un collègue qui rentre de mission et qui me taquine pour savoir si je compte m'arrêter quelques minutes pour aller déjeuner ou si je fais la journée continue. Je regarde l'horloge sur mon écran et constate qu'effectivement, l'heure est déjà bien avancée puisque l'après-midi est sur le point de commencer. Pendant que je me demande si j'ai vraiment faim, mon ventre me certifie que oui.

Le collègue m'attend, il n'a pas envie de manger seul et une charmante compagnie féminine ne serait pas pour lui déplaire, il vient de passer du temps avec un groupe d'hommes et de femmes à tendance australopithèque, revenir au 21e siècle est une nécessité. Je souris, sa compagnie sera réconfortante.

Nous prenons sa voiture, je me laisse conduire tout en l'écoutant me parler de ces stagiaires envoyés en formation par leur hiérarchie et qui n'ont d'autre objectif que de vérifier de combien de jours de congés annuels disposent les autres. Oui, c'est un cas bien connu, et pourtant envoyer des gens en formation par obligation n'apporte en général rien de bien constructif. Mais les cotisations doivent être rentabilisées. Parfois, dans le lot de stagiaires, on découvre une personne qui s'intéresse à ce que l'on enseigne. On s'en contente et on concentre plus d'attention sur une personne intéressée que sur le groupe démotivé.

Nous arrivons au petit bistrot qui sert le déjeuner même en dehors des heures habituelles. C'est un endroit sans prétention, le décor est désuet, du papier peint défraichi sur les murs, des lampes à abat-jour aux couleurs ternies par le temps, des chaises en bois usées par les postérieurs qui se sont écroulés dessus plus ou moins délicatement, des nappes lavées tant et tant de fois qu'il n'est plus possible de déterminer les motifs qui les composaient, tout, jusqu'aux patrons, tout laisse à penser qu'il vaut mieux éviter cet endroit pour se restaurer.

Dès la devanture on est informé de ce qui nous attend si l'on pénètre dans les lieux. L'entourage de la vitrine en bois peint est écaillé, on suppose que la couleur d'origine était rouge, car certaines zones moins exposées aux intempéries le laissent à penser. Le nom du lieu a perdu quelques lettres, mais on peut malgré tout réussir à lire « À l'échanson ivre ».

La vitre qui devrait apporter de la lumière à l'intérieur est propre, mais des voilages brodés isolent ce lieu de l'extérieur, créant une atmosphère plus intimiste.

Malgré son faible attrait visuel, c'est un lieu dont on s'échange l'adresse discrètement, afin de ne pas voir débarquer les bobos des grandes villes, en égoïstes que sont les habitués de cette gargote, pas question de partager notre bistro préféré.

Et d'ailleurs, cela convient parfaitement aux patrons, ils ne veulent pas de nouvelle clientèle, ils tournent au ralenti, c'est leur souhait. Ils sont âgés et nul ne peut dire depuis quand ils sont ici. On a bien essayé de les questionner, mais ils font preuve d'une amnésie sélective bien pratique.

Ils gagnent de quoi vivre, simplement, chichement, mais ils n'en demandent pas plus et semblent heureux. Ils connaissent les noms de chacun, les préférences culinaires, les anniversaires, les enfants, les mariages et les divorces. Une vraie encyclopédie de leur clientèle régulière. Pas question pour autant d'aller cancaner, les secrets restent bien gardés.

On ne leur connait pas de vie en dehors de ce petit restaurant, pas d'enfants qui viendraient les visiter, que ce soit à Noël ou à la fête des Mères. S'ils savent tant de nous, de notre côté nous savons leur prénom par lequel nous les interpellons, tels des membres de notre tribu et leur quotidien. Pas de passé, pas de vie en dehors de leur bistrot. Charles et Germaine, ouverts tous les jours, toute l'année et toujours là pour nous écouter et nous servir de petits plats simples et réconfortants.

Cela faisait un petit moment que je n'étais pas venue et les retrouver m'apporte une bouffée de chaleur humaine. On se claque la bise, un petit reproche en prime pour ma trop longue absence, et on s'installe à la table pour deux à proximité du bar. On commence par annoncer le temps que nous avons pour déjeuner, ça évite tout malentendu et tout départ précipité. Une heure, cela nous laisse même la possibilité de discuter avec les patrons et prendre des nouvelles de leur quotidien.

Un couple est installé au fond de la salle, on ne les a jamais vus, Germaine nous fait comprendre que ce sont des touristes qui se sont perdus. Tout s'explique, car le lieu n'est pas sur les guides vantant les meilleurs restaurants d'une région. Pas de pass pour amener de la clientèle, pas de votes sur internet, rien que le bouche-à-oreille et encore, le moins possible. Ils ont l'air un peu inquiets, effrayés par la décoration qui laisse à désirer. Notre arrivée semble les rassurer légèrement, ils doivent se dire que finalement, des gens viennent manger ici, qu'ils ne sont pas les seuls à prendre ce risque.

L'unique plat au menu pour aujourd'hui est une traditionnelle blanquette de veau dont le fumet a déjà commencé à titiller nos narines alors que nous sommes à peine installés. Une petite entrée toute simple, de la terrine de légumes avec une pointe de sauce au yaourt et ciboulette, c'est frais, ça passe tout seul et ouvre l'appétit sur la suite.

Pendant que nous déjeunons tranquillement, je discute avec mon collègue. Je ne lui parle pas de mes récentes mésaventures, je n'ai pas envie de ternir ce petit moment de bien être. Lui me parle de sa rencontre d'un soir qu'il voudrait bien transformer en rencontre prolongée. Je suis amusée, il a un peu plus que l'âge d'être mon fils, il a des projets plein la tête et l'envie de les vivre avec une femme et des enfants à ses côtés. Il me demande conseil, je ne suis pas forcément la bonne personne au vu de mon passé amoureux mouvementé, surtout quand je pense à ma dernière rencontre qui s'est soldée par un simple baiser et depuis plus de nouvelles.

Les deux touristes se lèvent, leur repas terminé. Ils se dirigent vers le comptoir pour régler l'addition, ils ont le sourire aux lèvres, ils ont aimé ce qu'ils ont mangé. Nous n'avions aucun doute sur le sujet. Ils aimeraient une petite carte de visite pour en parler autour d'eux, mais il n'y en a pas. Ils payent et remercie de ce délicieux repas sans prétention. Ils n'avaient jamais mangé une telle blanquette avant ce jour. La patronne les remercie avec son petit sourire timide et leur souhaite une bonne continuation de leur périple à travers le pays.

Effectivement, la blanquette est délicieuse, comme toujours. Si la recette est traditionnelle, il y a toujours cette petite touche secrète du patron qui donne toute sa force au plat. J'hume le parfum qui s'élève de mon assiette et je suis au paradis. Quelle merveille ! Mon collègue ne prend pas le temps de sentir, il attaque directement la dégustation. Il aime, bien entendu.

Nous reprenons notre conversation en parlant un peu du boulot, les difficultés de l'entreprise qui commencent à se connaître dans les filiales, les risques de restriction de personnel et potentiellement la fermeture de certaines antennes. Oui, la période est difficile, mais fort heureusement le dessert arrive qui nous détourne de cette conversation négative. C'est une petite salade d'agrumes à la crème de cardamome verte. Une merveille, la cardamome se marrie parfaitement aux agrumes avec sa saveur proche du citron, voir même de la citronnelle. Encore une belle idée de dessert, probable invention de Germaine.

Nous finissons ce déjeuner sur cette note de douceur fruitée et nous prenons un peu de temps pour discuter avec les patrons. Ils vont bien, quoique Charles soit un peu fatigué ces derniers jours. Ils ont hâte au retour du printemps, comme nous tous. Les rhumatismes sont plus forts par temps humide. Ils prennent de nos nouvelles et quand arrive mon tour, j'ai le sentiment qu'ils ne me croient pas lorsque je dis que tout va bien pour moi. Un petit air triste dans le regard du patron me fait douter de ma qualité de menteuse. Mais mon collègue n'y voit que du feu.

Au moment du départ, la patronne me dit de ne pas laisser passer trop de temps avant ma prochaine visite. Je les assure, je reviens dès que possible, espérant que ce ne soit pas une promesse en l'air.

Mon collègue m'invite, il paye l'addition pour nous deux, c'est gentil de sa part, je vois qu'il est sur son petit nuage, l'amour naissant donne des ailes.

Nous reprenons la direction de l'entreprise, le doux mouvement de la voiture pousse à l'endormissement. Il faut dire pour ma décharge que la nuit a été courte et le déjeuner copieux. Je parviens à rester éveillée jusqu'à notre arrivée aux bureaux, je remercie mon collègue pour cet intermède agréable et m'en retourne à mes dossiers et leur mise à jour. C'est encore plus difficile de rester éveillée devant mon écran, je sens ma tête qui devient de plus en plus lourde. Je me lève pour faire quelques pas, ouvre la fenêtre et laisse pénétrer l'air frais extérieur. Je respire une bonne goulée avant de refermer la fenêtre et de me remettre au travail. Cela m'a fait du bien et je reprends plus facilement mon ouvrage. Tant et si bien que la journée se termine et que je peux rentrer chez moi.

Je ne croise personne, en dehors du service de ménage. Les bureaux se sont vidés il y a un moment déjà, je ne change pas, même sur le point d'être mise à pied, il faut que je parte en dernier.

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