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Le cri de la salade

A la demande de mes ami(e)s, je me lance à partager quelques variations épistolaires.

Un homme seul - partie 27

Une bonne surprise m'attend chez moi, ma fille est rentrée. Finalement, cette journée qui avait mal commencée, se termine dans la douceur. Bien qu'elle soit adulte, cela ne nous empêche nullement de nous prendre dans les bras et de se faire un câlin. C'est tellement réconfortant, qu'il serait dommage de s'en priver.

Elle est pleine de vie et ce soir, plus que d'habitude, un vrai tourbillon. Je m'étonne et demande à savoir ce qu'il se passe. Elle explose de rire et me répond que décidément, je la connais trop bien.

Elle me raconte qu'une opportunité s'est offerte à elle en la forme d'un stage de plusieurs semaines au Canada avec possibilité d'embauche définitive s'il s'avère concluant. Elle parle vite, ravie de voir son avenir qui se précise. Je la félicite, c'est formidable ! Et je demande des informations, comment cela s'est-il présenté, quand part-elle, où vivra-t-elle... Enfin, toutes les petites choses qu'une mère est en droit de vouloir connaître pour se rassurer quand son enfant s'envole du nid protecteur.

Elle m'explique qu'elle ne sait pas trop le pourquoi du comment, un ami d'un ami qui connait un collaborateur de l'entreprise qui la recrute, ils ont vu son cv et ses réalisations, ils recherchaient justement une personne comme elle, un concours de circonstances, il fallait saisir la balle au bond autrement c'était proposé à une autre candidate au même profil, elle n'a pas eu le temps de beaucoup réfléchir, une occasion pareille, faut pas la laisser filer, tu comprends maman, et c'était urgent, alors j'ai dit oui.

Un flot de paroles, l'excitation est palpable, elle ne tient pas en place, je la comprends tellement. La jeunesse est éphémère et l'époque si compliquée, plus encore que lorsque je suis entrée sur le marché du travail, il faut être réactif et saisir la balle au bond, oui je comprends. Par contre, tu ne m'as pas dit quand tu partais. Petit silence, petit sourire gêné de ma fille, c'est ça le hic, je suis en train de faire mes bagages maman, je pars demain matin très tôt rejoindre le groupe d'autres étudiants recrutés et nous prenons l'avion dans deux jours.

Sourire, surtout ne pas montrer l'impact que ses paroles viennent d'avoir sur moi, ne pas qu'elle se rende compte que je ne veux pas qu'elle parte, pas là tout de suite, si vite, si soudain, alors que j'ai encore tant de choses à lui apprendre, à partager avec elle, comme j'aimerais être faible et lui dire de rester avec moi parce qu'elle est tout pour moi.

Non, surtout la laisser partir, parce que je l'aime plus que tout et que je ne l'ai pas élevée pour la garder, mais bien pour qu'elle me quitte. C'est un déchirement en moi, je dois être forte pour sourire et la féliciter, l'encourager, c'est de ça qu’elle a besoin, car je sais qu'il me suffirait d'une parole pour qu'elle abandonne ses rêves et reste à mes côtés, pour ne pas laisser sa mère toute seule dans une période de tourmente. Mais, ce serait la rendre malheureuse et elle finirait par s'en rendre compte et me le reprocher, ce qui nous détruirait toutes deux. Alors, je l'a prends dans mes bras, la félicite, l'encourage, c'est merveilleux, cette opportunité était pour toi, tu es la meilleure, je n'ai aucun doute sur la question. Et puis, avec les technologies actuelles, le Canada est à portée de voix, d'image et les avions circulent facilement, le prix des billets est devenu presque raisonnable, tu viendras me rendre visite de temps en temps et je ferai de même, on sera encore plus heureuses de se retrouver et on évitera les petites disputes du quotidien. Oui, que du bon ce départ, même s'il est précipité.

Mon côté pragmatique reprend le dessus, mais pour les papiers, il faut du temps normalement, non ? Et comment vivre là bas, tu sera rémunérée ? Elle m'explique que dans le cadre de son cursus, elle avait déjà fait des démarches il y a plusieurs semaines de cela, sans penser que cela lui servirait si vite, mais que c'est aussi ce qui lui a valu d'avoir le poste immédiatement, parce qu'elle pouvait partir sans délai. Pour la rémunération, c'est un stage, ce ne sera pas un vrai salaire, mais suffisamment pour vivre correctement. Et puis, elle a toujours les économies de ses jobs d'été qu'elle a partiellement conservées au fil des ans depuis ses 16 ans, quand elle a commencé pour la première fois à travailler

Et pour l'hébergement ?

Pas de soucis non plus, on est un petit groupe recruté originaire de plusieurs nationalités et on sera hébergés dans une grande collocation avec chacun sa chambre. Ainsi, on ne sera pas abandonnés à nous-mêmes et on pourra se soutenir.

Oui, tout semble étudié pour que cela se passe au mieux, même si je reste inquiète, les assurances de ma fille me réconfortent un peu.

Alors, il faut maintenant faire la valise, réussir à rentrer dedans tout ce qui normalement demanderait deux à trois bagages. C'est l'hiver, il faut bannir les petites robes d'été et les vestes légères pour privilégier les gros manteaux et les bottes fourrées. Fort heureusement, il y a aussi le bagage à main et la possibilité de porter sur soi son manteau le plus épais. Et puis, sur place elle pourra acheter ce qui n'aura pas été pris ici. Rien ne l'inquiète, elle survole la vie et ses réalités, l'avenir lui ouvre les bras et c'est avec grand plaisir qu'elle s'y précipite. Réfléchir n'est pas de mise, pas tout de suite en tout cas, elle n'a pas le temps.

Voilà, la valise est bouclée, le bagage à main reste en attente, elle le fermera demain quand elle sera sur le départ. Pour l'heure, nous allons faire une petite fête improvisée, car elle a tout prévu et elle a rempli le réfrigérateur de victuailles festives afin que nous profitions d'un dernier repas ensemble, un noël après l'heure, un anniversaire avant l'heure, enfin toutes les occasions que nous voulons, c'est juste prétexte à profiter l'une de l'autre, encore une fois, une dernière fois avant longtemps.

Pendant que je dispose sur la table la jolie nappe et toute la belle vaisselle décorée de petits filaments d'or et d'argent, ma fille dispose les plats préparés dans les casseroles afin de réchauffer en douceur. Si je m'en étais occupée, je crois que ce serait simplement rentré dans le micro-ondes, au risque de dénaturer la qualité des aliments. Mais, elle me connait et sait qu'il vaut mieux s'en charger. Chacune a ses attributions, ses compétences. Moi, c'est la décoration de la table.

Pendant que les plats se réchauffent en douceur, elle vient me rendre visite et s'installe dans le canapé tout en me regardant m'affairer. Elle m'interroge, curieuse, tu as recommencé à peindre ? Oui, cette nuit, une petite envie subite. Elle veut voir, bien entendu je ne peux le lui refuser, surtout pas alors qu'elle va me quitter dans quelques heures. Alors, je la laisse faire pendant que je détourne le regard. Je ne suis toujours pas prête à regarder mon tableau, c'est encore trop tôt. Elle ne dit rien, elle me connait très bien elle aussi, elle sait qu'elle doit garder pour elle les émotions, les avis, les critiques. Il faut attendre et laisser le temps faire son œuvre. On en parlera par Skype interposé, je lui lance. Elle sourit, oui, notre nouveau moyen de communication, on a déjà testé, ça marche très bien.

Elle se lève pour repartir dans la cuisine et mélanger les petits plats afin qu'ils n'accrochent pas. Je soupçonne une montée d'émotion qu'elle cache ainsi, une envie de larmes. Elle fait la forte avec ce départ précipité, mais je me doute que pour elle, c'est difficile aussi. Quitter sa mère avec qui elle a tant partagé depuis toujours, laisser ses amis derrière soi, ses habitudes, son quotidien, si quand on en parle c'est facile, quand la réalité vous rattrape, les craintes viennent et les doutes vous submergent.

Je vais me rafraîchir un peu puis décide de m'habiller comme un soir de fête. J'enfile une jolie robe achetée il y a quelques hivers déjà. Elle est longue et descend jusqu'au sol, dissimulant mes pieds dans des frous-frous vaporeux. Le décolleté plongeant est souligné de petites broderies agrémentées de quelques perles qui brillent avec l'éclairage de l'appartement. La couleur vert sombre met en valeur mes yeux, c'est ce que m'avait dit l'homme que j'avais en face de moi à l'occasion du dîner où je l'avais portée.

Lorsque j'arrive dans le salon, l'entrée est déjà sur la table. J'interpelle ma fille qui me répond qu'elle arrive, j'ai juste à m'installer en l'attendant.

Et c'est un camaïeu de roses qui vient s'assoir face à moi, dans une robe courte et moulante qui lui sied à merveille. Ma fille est une pure beauté, je le savais déjà, mais elle me le confirme encore une fois.

Je tends ma main au travers de la table, elle fait de même et nous nous regardons sans rien dire pendant quelques secondes. Je lui avoue ma fierté devant la femme magnifique qu'elle est devenue et lui souhaite tout le bonheur du monde pour cette nouvelle vie qui s'ouvre à elle. Quelle sottise, la voici qui laisse couleur ses larmes et commence à regretter d'avoir accepté ce départ précipité. Elle va changer d'avis, les prévenir, non finalement, ce poste n'est pas pour elle, elle n'est pas assez compétente, elle ne fera pas l'affaire, ils doivent prendre l'autre candidate, et puis elle ne peut quand même pas abandonner sa mère, la laisser seule, avec tous les sacrifices qu'elle a faits pour elle depuis toutes ces années. C'est un flot de paroles qui se noie dans les larmes, je me suis précipitée, m'excusant et pleurant à mon tour. Je la prends dans mes bras, mon bébé, mon tout petit, ne pleure pas, tu es jeune, tu dois vivre pour toi, par toi et puis il est temps que tu me laisses un peu tranquille, que je puisse profiter pleinement de la salle de bain que tu monopolises pendant des heures. Elle proteste dans ses larmes et rit quand même de ma légère exagération.

Je l'écarte de moi, la gronde, son maquillage n'est pas waterproof à ce qu'il semble. Elle ressemble à un raton laveur. Oh ! Maman, t'es méchante. Oui, oui, j'avoue, mais pas tant que cela, va te regarder dans la glace et on en reparle. Elle s'éloigne, va se refaire une beauté et revient quelques minutes plus tard, avouant que j'ai à peine exagéré sa ressemblance avec un animal aux yeux charbonneux.

Voilà, maintenant on arrête les bêtises et on passe à table pour déguster les mets si bien réchauffés par ma fille. J'ai profité de son absence pour allumer la télévision et mettre un film que nous aimons regarder ensemble. Je n'ai pas choisi notre préféré qui aurait débouché sur une nouvelle crise de larmes, mais un plus léger, qui allie dessin animé et film. Nous rions des blagues que nous connaissons par cœur et nous commentons les réactions des personnages. Nous parlons aussi de notre journée, de ses amis, de mon travail, sans toutefois que je fasse état de mes ennuis récents. Elle me demande des nouvelles de mes grandes amies, comment c'est passé mon dimanche en leur compagnie, je lui relate la journée succinctement.

Le repas se déroule parfaitement, plus de larmes, rien que des rires. Je ne fais pas trop attention à ce que je mange, je dévore les paroles de ma fille, la regarde en douce, charge au maximum la case souvenir de mon cerveau afin de les ressortir quand le besoin s'en fera sentir.

Le repas s'est terminé en même temps que le film, parfaite synchronisation. Ma fille me demande si je veux bien la coiffer après sa douche, elle souhaite que je lui fasse des nattes, c'est plus pratique pour le départ demain de bonne heure, ses longs cheveux lui demandent beaucoup de temps de coiffage. C'est un vrai bonheur pour moi et j'accepte, bien entendu.

Pendant qu'elle va faire sa toilette, je débarrasse et range la vaisselle dans la machine à laver. Elle revient emballée dans sa robe de chambre moelleuse et me prévient qu'elle m'attend dans ma chambre, installée sur le coin du lit.

J'essuie mes mains et viens la rejoindre. Je prends sa brosse et démêle ses longs cheveux soyeux. La raie pas tout à fait au milieu, comme elle aime et c'est parti pour tresser ses nattes qui lui friseront les cheveux lorsqu'elle les défera. C'est un peu long, mais ce n'est pas grave. Je travaille en silence, elle ne dit rien non plus, nous sommes connectées malgré notre mutisme.

Voilà, j'ai fini. Je lui rends sa brosse. Elle se lève et dans un baiser me murmure un merci, maman.

Elle part se coucher, le réveil sera matinal et la soirée est déjà bien avancée.

Je me déshabille, une toilette rapide et me voici moi aussi dans mon lit, mes pensées s'affolent, toutes ces années me reviennent en mémoire, les moments difficiles, les disputes, les incompréhensions. Mais aussi et surtout, les bisous, les câlins, les accords parfaits, les compréhensions mutuelles, l'amour qui nous unit et nous réunit toujours, peu importe les disputes.

Je m'endors sans m'en rendre compte, tenant dans mes bras les souvenirs du passé partagé avec ma fille.

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